On qualifie une personne qui parle plus de deux langues de multilingue; on dit de quelqu’un qui en parle deux qu’elle est bilingue; comment appelle-t-on ceux qui n’en parlent qu’une ? Réponse : les britanniques ».*Ceux qui parlent plus d’une seule langue sont aujourd’hui pléthore ; ceux qui sont vraiment bilingues ou multilingues sont plus difficiles à trouver. Je suis une maman monolingue, mariée avec quelqu’un qui parle une autre langue, et je suis fascinée par la façon dont mes chérubins réussissent depuis leur petite jeunesse à maîtriser deux langues sans effort ; sans doute se sont-ils engouffrés enfants dans « l’ouverture céleste de l’esprit » tant chantée par les poètes (et par Patricia Kuhl dans son monologue TED « le génie linguistique des bébés »). Cela peut néanmoins donner parfois des compositions originales, telle « the cloche is sonning Mummy » – de la part de mon fils de 7 ans au moment où nous rentrions d’Angleterre en France, ou beaucoup plus récemment, émanant de ma fille de 22 ans, « watch out : the bowl is going to smash-er (prononcer smacher – conjugué comme un verbe du premier groupe) ». Une troisième langue, spécifique à la famille, a commencé à se dessiner.

bells

« Une seule langue vous met dans une ornière pour la vie. Deux langues vous en ouvrent toutes les portes » Frank Smith, psycholinguiste.

Alors que le débat continue sur les pour et contre d’être bilingue ou multilingue, chacun en reconnaît néanmoins déjà l’effet bénéfique sur le cerveau. D’après Ellen Bialystok, professeure chercheuse en psychologie à l’York University deToronto (Canada), le système cognitif de notre cerveau est un réseau de neurones : le Système d’Exécution Cérébral (SEC). http://www.bbc.co.uk/programmes/b04j9z75

Apparemment, le SEC est le système cognitif le plus important que nous ayons, au moyen duquel nous gérons nos pensées complexes et résolvons nos problèmes. C’est ce système qui nous indique ce sur quoi nous devons nous concentrer dans telle circonstance. Le SEC d’une personne bilingue ou multilingue a plus l’habitude d’être sollicité que chez les autres : savoir sur quelle langue se concentrer à un instant donné. Ah, puisse-je avoir été bilingue …

Boy

« A Dieu, je parle en espagnol, aux femmes en italien, aux hommes en français, à mon cheval en allemand » Charles V, empereur.

Cela m’avait étonnée d’entendre un ami de mon fils, parlant cinq langues, qui me disait à 13 ans qu’il ne se sentait chez lui dans aucune d’entre elles. Ignacio a une mère autrichienne, un père espagnol, a fait sa scolarité entre la France et le Royaume-Uni, a aussi vécu au Portugal ; il habite aujourd’hui en Espagne. « Si je ne connais pas un mot en espagnol, je vais le dire en anglais, ce qui rend parfois mes phrases un peu farfelues ; les gens disent que je pratique beaucoup le spanglish. En plus, comme je n’ai pas vraiment étudié la grammaire espagnole, je ne connais pas mes conjugaisons, alors j’invente un peu … ça m’amuse beaucoup ».

Oliver, mon filleul de 18 ans, que j’ai vu grandir entre un père anglais, une mère hollandaise et ses camarades de l’école française, me dit qu’il se sent plus chez lui en anglais, en dépit de sa scolarité en France. (Même s’il joue au hockey en Equipe de France et va aller à l’Université en Hollande).

Une chose est sûre : Ignacio et Oliver sont deux garçons charmants et avenants. Serait-ce aller trop loin que de dire que leur multilinguisme y est pour quelque chose ?

« Ce n’est pas simple d’être bilingue. Parfois, quand j’écris en anglais, c’est toute une phrase en français qui me vient pour exprimer ma pensée. Ce n’est pas toujours facile à gérer «  Tatiana de Rosnay, auteure.

Je suis toujours impressionnée par ces enfants français qui passent directement du secondaire français vers l’université britannique: après quelques semaines seulement, on attend d’eux qu’ils produisent des dissertations en anglais dans une langue impeccable. C’est une chose d’essayer de mettre le bon mot avec la bonne grammaire, c’en est une autre de produire un texte qui coule naturellement sans ressembler à une traduction littérale.

Tatiana de Rosnay (qui se qualifie de “franglaise”) écrit alternativement en français ou en anglais, même si ce n’est jamais elle qui traduit ses livres. Le dramaturge irlandais Samuel Beckett écrivait dans les deux langues, anglais et français, le romancier russe Vladimir Nabokov a d’abord rédigé en russe puis en anglais, Joseph Conrad a principalement composé en anglais bien que sa langue maternelle fût le polonais. « Well done », peut-on dire !

Le commentaire récurrent de ceux qui ont la chance d’être multilingues est qu’une pensée est souvent plus facile à exprimer dans une langue que dans une autre ; quand ils n’y arrivent pas dans l’une, ils le font dans l’autre. D’aucun pourrait parler de pureté de l’expression, d’autres tels mes enfants préfèrent parler de paresse caractérisée, sans doute la raison pour laquelle ils s’adonnent si volontiers au franglais.

Keep calm

« C’est à la fois une bénédiction et un poids » Gustavo Perez-Firmat, poète cubano-américain.

On dit qu’il est impossible d’être à 100% dans plus d’une langue. Comme on ne peut accepter l’hypothèse d’être « bi-demi-lingue », cela pose la question de quelle est la langue prépondérante. Est-ce la langue maternelle ? Est-ce la langue que l’on parle sans accent ? Est-ce la langue que l’on préfère pour s’exprimer ? Difficile à dire …

La question classique dans ce cadre est souvent : “dans quelle langue rêves-tu?” comme si c’était un critère pertinent. Je proposerais plutôt « dans quelle langue ris-tu? » – ou pour paraphraser mes enfants « in which language do you rigole? »

* La réponse à la blague était en fait “les Américains”, mais je me suis permis un petit écart de rédaction.

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